Interview de Pascal Dibie, auteur de « Ethnologie de la chambre à coucher »

Publié le 16 février 2011

Pascal Debie, Ethnologie de la Chambre à coucherPascal Dibie est écrivain, ethnologue et professeur à l’université Paris VII. Il est l’auteur de nombreux ouvrages (romans et essais), dont « La chambre à coucher », paru aux éditions Métailié en 1987. Il livre dans ce récit une étonnante histoire détaillée de la chambre à coucher, du système de couchage et du sommeil sous tous ses angles et toutes ses coutures !


Découvrez la chambre à coucher au travers des âges et des civilisations au fil d’un jeu de questions/réponses avec Pascal Dibie, auteur de l’ouvrage « Ethnologie de la chambre à coucher ».



1.    A quand remonte précisément l’origine du lit ?


Sa datation n’est pas précise. On a retrouvé en creux des traces de couchage de l’époque néandertalienne, reste de feutrage de peau d’animaux comme le mammouth. Il faut savoir que les hommes, depuis qu’ils se tiennent debout,  portent sur leur colonne vertébrale un septième du poids de leur corps, et lorsqu’ils sont au repos sont à la recherche d’ un maximum confort notamment dans leur couchage. Le lit construit en tant que tel date plutôt de l’invention du tenon et de mortaise à la fin du Moyen Age. Avant cette époque, les lits étaient similaires à ceux qu’on trouve en Inde. Le début du confort est lié à la découverte de celui de l’Orient à travers les Croisades.



2.    Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la chambre à coucher comme objet d’étude ?


La paresse bien sûr ! Plus sérieusement, il n’y avait rien sur le sujet , ni sur les différentes façons de dormir, ni sur le fait physique de dormir, et ce, même dans la littérature anthropologique. Les ethnologues se sont rarement intéressés à la nuit, alors qu’il faut savoir qu’on passe un tiers de notre vie à dormir ou à nous reposer !



Ethnologie de la Chambre à coucher par Pascal Debie3.    Comment avez-vous procédé dans votre étude ?


Deux choses : d’abord, le terrain. J’ai par exemple eu des débuts de nuits inconfortables en Allemagne dans une institution avec des matelas en trois parties et une petite couette. Dormir à l’allemande est une expérience très différente de ce que j’avais pu connaître.


Dormir relève en fait d’une véritable question de culture. Notre technique de sommeil date du 17ème siècle, l’époque des petites filles de Port-Roya et du système conventuel qu’on leur imposa. Le fait de dormir 7 heures de suite est totalement artificiel et fixé par la nomenclature ecclésiastique. En Amérique Latine, les choses sont différentes. En Espagne notamment, le rythme est tout autre et les gens se couchent extrêmement tard, se lèvent à 8 heures pour aller travailler, puis font éventuellement une sieste… On est vite perdu dans des systèmes de sommeil différents des nôtres ! Mon terrain, je l’ai fait comme ça. J’ai aussi travaillé en bibliothèque sur les différents ouvrages qui existaient sur le corps et le système des croyances. Je suis historien de formation, cette connaissance m’a aidé pour cet ouvrage.



4.    Que peut-on dire du mobilier de la chambre à coucher à travers les âges ?


Le mobilier est apparu tardivement. Il était très chiche au Moyen-âge avec des espaces mouvants qu’on aménageait, des lits à roulettes qu’on déplaçait, ou des planches. Il a fallut attendre le développement économique de l’Occident au 14ème siècle, 15eme siècle  pour voir apparaître du surplus. Les lits étaient hauts à cette époque et on dormait sur ses trésors. Le roi dormait notamment sur la garde-robe dans laquelle étaient conservés les habits d’apparat de la garde royale notamment. Au moment où la bourgeoisie en a eu les moyens, apparurent les armoires, bien différentes des coffres sur lesquels on dormait, et qui témoignent d’un surplus réel. C’est au même moment qu’on découvre la chemise de nuit. Avant, on dormait nu. Dans l’occident latin, au fur et à mesure que nos systèmes de couchage évoluaient on s’est habillé de plus en plus : chemise de nuit, chaussettes, bonnet de nuit, etc.


Tout comme s’est développée la culture du lin, qui remonte jusqu’à l’Égypte. On dormait dans des draps de lin bordés. La culture de la couette impliquait un système de domestication animale indirecte, l’utilisation du duvet des elders dans les sociétés littorales ce qui a donné les édredons, ancêtres des couettes sont apparues. On les trouve jusqu’en Scandinavie. Contrairement à ce que l’on croit, dans les sociétés froides, on dormait nu sur des lits chauffés. En Russie, par exemple, les appartements sont extrêmement chauds avec un chauffage urbain très fort et on se déshabille à l’intérieur !
Alors qu’à l’inverse, dans les climats tempérés, les chambres ne sont pas ou peu chauffées. Mais la chambre était peu fréquentée. Il faut savoir que la société européenne était principalement rurale jusque dans les années 50.
En s’intéressant à la vie quotidienne des gens, à la société, on a une histoire très fouillée de tout cela. L’érotisme souvent lié au lit et à la chambre est une idée si non contemporaine, au grand maximum de la seconde partie du XIXème siècle.



5.    A quelle époque la chambre a-t-elle relevé de la sphère privée et de l’intime ?


Dans les maisons, on était nombreux et on dormait souvent ensemble. Au 16ème siècle, on a vu se développer le privé (privatus) avec la privatisation des espaces et l’invention de la chambre où le maître et la maîtresse se retiraient. La femme pouvait par exemple y avoir des activités masculines du type lire et écrire et l’homme, des activités féminines : pleurer la mort d’un enfant par exemple. Cette donne change le rapport au monde. L’histoire de la chambre comme lieu de relation amoureuse ne commence qu’au 19ème siècle avec pour principale illustration le thème du libertin qu’on retrouve dans les opéras ou la littérature avec des scènes de stratégies d’entrée dans la chambre. L’érotisme a ainsi été connu à cette période et s’est généralisé à partir de là.



« Dans nos sociétés urbaines aux espaces rétrécis, la chambre est devenue une pièce à tout, une pièce à vivre et à faire. On assiste de ce fait à une quasi disparition de la chambre en tant que telle. »



La place du lit dans la Chambre à coucher - par Swiss Confort

La place du lit dans la chambre à coucher, son importance sur le sommeil. Modèle de literie présenté : SwissConfort.



6.    Que pensez-vous de l’irruption des médias : télévision, ordinateur, téléphone… dans la chambre aujourd’hui ?


Je crois que tout cela participe au phénomène de mauvaises nuits. Les enfants et les adolescents restent allongés ou avachis sur leur lit devant un écran ou pour travailler. Il n’y a plus de discipline dans l’utilisation de l’espace. La chambre a un rôle aujourd’hui très différent de celui qu’elle a pu connaître. Nous sommes de plus en plus solitaires. On vit ensemble, mais séparément. Il s’agit d’un nouveau système de vie en commun.



7.    Dissocie-t-on aujourd’hui chambre et sommeil ?


On dissocie de plus en plus chambre et sommeil. Aujourd’hui, on a de quoi se poser des questions dans notre société où le sommeil tient un rôle négligeable. C’est là l’une des raisons anthropologiques d’un malaise réel, car tout mammifère a besoin de dormir quand il a sommeil. C’est une non pensée que de préférer acheter des médicaments pour essayer de trouver le sommeil, plutôt que de prévoir de se reposer. « Dormir est une chose difficile a laquelle il faut penser tout le jour durant » disait sagement Nietzche !


J’ai découvert un exemple de société équilibré en vivant parmi les Indiens d’Amazonie qui dorment quand ils ont sommeil. Il s’agit d’un autre système de récupération. Ces peuples sont actifs entre 4h et 10 heures environ et dorment un peu quand il fait trop chaud avant de reprendre leur activité en fin de journée. Leur système de repos est très différent du notre. Ils dorment également dans  un hamac, ce qui est, expérience faite, le moyen de couchage le plus simple et le plus confortable. On y dort de façon aérienne, complètement allongé et droit. On peut même y bouger pour se bercer.



8.    La position du lit au sein de la chambre a-t-elle une importance particulière et une symbolique ?


On a pendant longtemps suggéré que le lit devait être à 60 cm du mur nord de la pièce, la tête devant être orientée au Nord-Est avec une ouverture suffisante et un cubage suffisant pour dormir bien. On ne prend plus cela en considération maintenant, dans une société où le sommeil est relégué au second plan. Il y a là tout un paradoxe puisqu’être non actif est aujourd’hui considéré comme quelque-chose d’anormal alors notre société n’a jamais compté, par force, autant d’inactifs. Peut être faudrait-il oser reparler de la grande importance du repos pour les mammifères bipédales que nous sommes !



crédit photos :  J.-P. Lienhard, Bâle © 2008

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Nous passons environ un tiers de notre vie au lit. Si certains tombent rapidement dans les bras de Morphée, ce n'est pas le cas pour près d'un tiers des français qui souffrent de troubles du sommeil.

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